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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 17:05

 

Le creuset mythologique

 

 

Dans les activités scientifiques à la petite semaine, j’erre serein parmi vous sur cette terre —je suis un ingénieur en sûreté nucléaire. On m’a embauché pour effectuer des tâches précises et quasi-invariables si tout se passe, il va s’en dire, comme il se doit, alors à moi de me conformer du mieux que je peux aux règles procédurières qui me furent dictées dès mon arrivée et tout ira bien, ceci étant aussi la condition sine qua non pour la centaine de collègues chercheurs et techniciens qui travaillent en ma compagnie.

J’aime la fulgurante force divine qui émane de ces pressuriseurs et autres générateurs au service du réacteur, je les trouve, comment dirais-je, d’une beauté à la fois sophistiquée, sublime et terrifiante telle le Feu magique et purificateur que ce titan de Prométhée nous offrit à nous tous, braves petits humains.

Bien entendu, nulle n’est mon intention de vous convaincre de la grâce suave que l’on peut ressentir physiquement au contact de ces colossales machines étudiées pour être pleinement dociles et opérantes lors de leurs conceptions issues de quelques cerveaux aux fonctionnements émo-cognitifs aussi abyssaux que les parties les moins éclairées de l’univers.

Cerveaux géniaux toutefois dont la principale valeur sociale est d’impressionner autant en amont ma personne compétente en ce domaine, qu’au niveau décisionnaire, le politique à cravate bleu ciel foncé sur chemise blanche ou l’économiste à la bedaine et au portefeuille sur-gonflées, qu’en aval, vos grands yeux rivés sur votre télé haute-définition reliée à un puissant ampli qui délivre dans vos superbes enceintes hi-tech un son mega dolby surround cristallin et revigorant lorsque que vous écoutez Bach, Eminem ou Aretha Franklin.

Bien sûr, faut-il le rappeler une fois encore, je ne fais qu’exécuter des ordres programmés bien à l’avance dans cette vaste usine labyrinthique, ce qui me rappelle aussi modestement que je ne suis qu’un infime maillon —utile, soit— de cette longue chaîne atomique entortillée en de multiples serpentins véhiculant ou filtrant matières gazeuses et liquides indispensables à la réalisation de notre suprême cocktail énergétique s’en allant ennuyer la nuit et son obscurité malfaisante sur le monde. Bref, peut-être, que je vous ennuie aussi avec tout ce charabia poético-scientifique et que vous ne trouvez aucun charme lyrique à ce qui permet proprement à un réacteur de produire de l’énergie, et de surcroît de façon propre. En outre, je peux supposer que vous êtes d’esprit pratique : tant que vous avez votre bon petit chauffage en ce matin d’hiver pour maintenir un certain degré d’homéostasie dans votre joli quatre pièces citadin, que votre radio-réveil vous joue suavement ses petites ritournelles civilisées tandis que vous vous appliquez à préparer quelques tranches de pain de mie grillées juste à point pour vos deux chers bambins, alors que votre femme finit de repasser avec grand soin le col blanc de votre chemise en coton d’honnête fonctionnaire de banlieue paisible, vous ne voulez pas trop vous poser de questions car tout cela est manifestement quelque peu compliqué, de surcroît à 7 heures du matin en plein milieu de semaine ; de toute façon, on n’y peut rien sur nos choix en matière d’énergie, et d’ailleurs, de quoi devrait-on se plaindre ? Les experts vous diraient que tout cela marche à la perfection, ce 4/5 d’électricité national provenant de nos 58 réacteurs. On n’est pas ici chez les soviétiques d’Ukraine des années 80, alcooliques, bordéliques et en plus aussi maladroits que les Nord-Américains de 3 mile Island aux larges lunettes fumées pour tenter de dissimuler tant bien que mal avec des moustaches ringardes en contrepoids les narines hypertrophiées par la coco des seventies. Quand même !

Donc, en gros, vous vous moquez presque de ce à quoi ressemble une bonne centrale nucléaire française ; d’ailleurs vous ne vous êtes jamais rendu compte qu’il y en avait juste une à dix kilomètres de chez vous à vol d’oiseau et qu’il y a quelques mois, le 19 juillet autour de 4 heures et demie du matin, il y a eu soudain une épaisse fumée qui a commencé à s’échapper du réacteur 2, suite à une défaillance du condenseur, dont une partie de la structure est conçue pour récupérer l’eau du fleuve (je vous épargnerai les détails de l’incident d’ailleurs tenus secrets). De toute façon, louons notre savoir-faire, notre équipe a rapidement maîtrisé la situation (info classée également top-secret), et ce n’est, hélas, ni la première ni la dernière fois que de l’imprévisible se glisse dans une mer huilée de prévoyance et de routine quelle que soit la profession, n’est-ce pas ? Enfin, tout cela ne vous intéresse somme toute pas trop, l’ignorance est une vertu comme on dit dans certains milieux.

Cependant, pris d’un léger doute existentiel dans cette routine cotonneuse d’un matin brumeux de décembre, vous vous mettez à penser à mon travail d’ingénieur, et après quelques secondes passées dans les ténèbres de l’incertitude et de la méconnaissance du sujet, lors du brossage de vos belles dents blanches de génial sapiens, vous commencez à recracher comme une sorte de vapeurs acides sécrétées par votre imagination qui s’emballe au contact du bicarbonate de soude du dentifrice et de la brosse à dents. Finalement, la gorge desséchée mais parfaitement stérilisée, la raison parvient à reprendre le dessus —il y a en quand même une journée de travail qui attend au starting-block— et vous vous débarrassez de l’inconfortable idée grâce à un magnifique coup de zap télévisuel (les enfants réclament toujours leur cartoon du matin avant de partir pour l’école) puis de zip sémiotique, en vous disant que malgré la confiance que vous manifestez envers la science et son indissociable progrès, mon métier a tout d'un effroyable pensum sur lequel il ne vaut même pas le temps de s’attarder à l’approche du départ de votre bus ; ah tiens, comme si, tout à coup, votre travail de rond-de-cuir valait mieux que le mien ! Cela dit, avouons-le, c’est vrai, j’étouffe un peu parfois dans ce laboratoire pimpant neuf aux murs de métal lisse recouverts de boutons rouges et verts, mais n’est-ce pas invariablement le lot de tout travail effectué cinq jours sur sept à raison de quelques dizaines d’années par vie ?

Néanmoins, par un réflexe mental compensatoire, sorte de dérive complexe pour fuir ce train-train écrasant, j’ai parfois l’âme qui divague où je m’imagine seul capitaine à bord, intrépide explorateur ouvrant les vannes et voguant vers mon îlot nucléaire afin de transpercer une fois pour toute de ma dague héroïque cette jarre de Pandore renfermant son merveilleux con tenu (sic) en fusion. Ah, quels accès de fièvres priapiques extraordinaires, quand je songe au pouvoir assassin que quelques drôles d’oiseaux ont mis entre nos mains. Tout de même, qu’est-ce qu’on peut se morfondre de bon matin dans une salle de commande où ces centaines d’interrupteurs, de leviers, d’écrans et de boutons multicolores ne demanderaient pourtant qu’à se faire booster gentiment pour transformer ce lieu aseptisé en piste de danse où se désarticuleraient frénétiquement dans leur plus simple nudité Fergie et Madame Gaga (à l'exception d'une paire de bottes cloutées pour l'une ou d'une ceinture de jouets explosifs pour l'autre) dans les bras du Docteur Folamour, lunettes noires et slip kangourou, jouant entre deux étreintes au SuperSonic dj from hell avec une console numérique reliée au terminal de contrôle sur lequel apparaîtrait en grand maître de cérémonie, Will.i.am invité à mixer à distance de son studio à LA en connexion directe avec les 442 centrales de la planète le méga BOOM BOOM BOOM final....

«Welcome to the end. Do not panic. There is nothing to fear.»

Pour le reste, hormis ces quelques montées d’angoisse et de fantaisie passagères et finalement de peu d’importance en comparaison des services rendus en cette fin d’année aux beaux sapins qui éclairent de mille étoiles de Noël votre jolie ville gagnée par la félicité céleste, dans les activités scientifiques à la petite semaine, j’effectue sereinement mon bout de chemin parmi vous sur cette terre —je suis un ingénieur en sûreté nucléaire.

 

 

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