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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 22:42

Le mur invisible : l’emprise du vide

 

Si vous arrivez du nord de Downtown sur Manhattan, il y a un mur invisible de silence qui commence juste un peu avant Chambers Street à quelques blocs au dessus de ce qui s’appelait et s’appelle encore, malgré tout, le World Trade Center. Nous sommes à la fin du mois de décembre 2002. Par contraste, au cœur de la ville, Broadway et Times Square sont en fête, exagérément en fête, si l’on considère la puissance de la catastrophe 15 mois auparavant, à quelques miles du point d’impact. Le lieu est toujours plus ou moins inaccessible. Cependant il y a des sortes de corridors, des passages étroits entre barrières, murs de grillages et bâches épaisses le long desquels il est possible de se frayer un chemin pour apercevoir le site du grand Vide. Sur l’une des façades d’un des buildings voisins, il y a une immense toile qui la recouvre entièrement et sur laquelle on peut y voir un énorme slogan évoquant le pouvoir de l’esprit humain[1]. Le message me semblait cependant curieusement très ambigu, et je ne sais toujours pas à qui et à quoi il faisait exactement référence. Sur un autre building qui semble avoir été récemment reconstruit, on peut lire en lettres géantes “ Peace on Earth ”, peut-être le message le plus provocant et courageux que l’on puisse apposer à cet endroit même, alors que d’autres venus d’ici ou d’ailleurs s’obstinent à vouloir toujours et encore la guerre. Il y avait de ces badauds hagards, stupides et inutiles, comme vous et moi, venus pour regarder, prendre un cliché, témoigner ou se délecter d’une étrange communion d’un genre incongru. J’en ai même aperçu un qui s’efforçait de faire de la photo d’art très conceptuelle. Près d’un des murs que les gens longeaient pour apercevoir de l’autre côté les travaux souterrains, il essayait manifestement d’obtenir un rendu spécial en zoomant sur une petite grille d’aération ridicule qui faisait face, malgré elle, il fut un temps, aux deux immenses tours. Je garde ce souvenir de ma sœur et moi, assis sur ce banc de pierre, près de sept ans plus tôt, en février 1996, faisant face aussi aux pieds des deux tours (durant la semaine de notre séjour à Manhattan, curieuse coïncidence des calendriers funèbres, des personnes étaient venues se recueillir sur le lieu pour commémorer la tragédie de 1993, première signature sanglante des suppôts de Ben Laden). J’avais déjà été frappé par ce silence d’un début de soirée d’hiver aux alentours du World Trade Center, puisque la place grouillante de professionnels le jour, faisait rapidement place, la nuit, à un vide énigmatique, non dénué de poésie cependant. Nous regardions en contre-plongée l’un de ces deux immenses blocs, et pensions “ oh c’est haut, que c’est haut ! ”, un peu comme l’avait chanté à une autre époque Serge Gainsbourg dans “ New York USA ”. En une minute, sur la verticalité de l’endroit et son vertige à contre-sens que l’on pouvait facilement éprouver, tout semblait avoir été vu, dit et ressenti. Y passer davantage de temps semblait déjà redondant. L’aspect fonctionnel et lisse de l’architecture n’émouvait pas particulièrement, rien n’était particulièrement beau, ni laid, seul le caractère gigantesque du lieu vous enveloppait d’une ivresse éthérée, au contact de ce vent d’Atlantique qui s’engouffrait tel un spectre euphorique autour de ces deux géantes tours aux allures d’immortalité. J’imagine qu’aujourd’hui, par mauvais temps, ce vent furibond doit hurler dans les structures des buildings voisins, à moins que le mur invisible de silence que j’évoquais au tout début, ne soit si fort que rien désormais ne pourra plus s’entendre, tant la vision d’horreur a étouffé la dimension sonore, du moins dans la psyché des contemporains au drame. Au nord du World Trade Center, de longues rangées de petits commerces tels que boutiques et restaurants évoquent toujours le sinistre de ces villes fantômes : les devantures sont encore là mais les tenanciers et leurs clients ont bel et bien quitté les lieux, certains probablement pour toujours.



[1] “The human spirit is not measured by the size of the act , but by the size of the heart.”

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  • : His poetic style is a combination of lyrical writing with social, experimental and humorous themes. He believes that poetry has to renew with its popular functions to regain vitality in the world of French literature, as well as he likes committing most of his work to the constraints of certain traditional rules of form (to also have the pleasure of transgressing them).
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