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18 avril 2010 7 18 /04 /avril /2010 05:03

 

 

 

Sauvés

 

Ce dont je me souviens le plus

lorsqu’enfant je traversais le Sud

avec mon père, c’était

la difficulté que j’avais à dormir dans ces hôtels minables

durant ces insupportables nuits d’été.

 

Les climatiseurs ne marchaient jamais,

ne laissant couler que de longues gouttes,

comme une plaie de métal mal soignée à la fenêtre,

et faisaient comme un ronflement de chiens de garde assoupis.

 

Je m’étendais là au-dessus du drap

le couvre-lit poussé au sol d’un coup de pied,

essayant de tuer l’unique moustique

qui se cachait toujours jusqu’à ce que les lumières s’éteignent.

 

Dehors

je pouvais entendre les adultes éméchés

qui essayaient de faire marcher la machine à glaçons

et qui s’engueulaient.

Quelquefois, je descendais du lit et

les espionnais de derrière la fenêtre.

J’attendais qu’il n’y ait plus personne aux alentours

et que mon père commence à ronfler,

puis je sortais à pas de souris et je prenais un gobelet plein de glaçons

pour les sucer ensuite les uns après les autres jusqu’à ce que je m’endorme.

 

Durant la journée Papa ne s’arrêtait que très rarement.

Il se prenait pour un roi de la CB

avait de petites conversations avec les routiers et d’autres fans de CB.

Nous suivions des matches de baseball à la radio,

et nous écoutions surtout du gospel sur un lecteur de cassettes

Interrompu par un peu de bluegrass.

 

Quand mon père venait en ville

les gens venaient de tout le pays pour l’entendre prêcher.

Ils s’entassaient dans ces petites églises de campagne

s’asseyant à même le sol

se tenant debout au fond

à l’extérieur, il y avait un tel agrégat de bagnoles

que seuls des clébards jaunes égarés et galeux pouvaient se frayer

un chemin dans le parking.

 

Les nuits étaient chaudes et humides

et à l’intérieur de ces murs faits de blocs de maçonnerie

la foule s’asseyait tranquillement et cuisait lentement.

 

Quand il avait fini, l’église chantait l’hymne d’invitation

Quand ils chantaient

d’un air grave et tendre Jésus t’appelle

je sentais ces gens trembler

 

Quand ils chantaient

toi qui es épuisé, reviens

je sentais venir les premières larmes

 

Quand ils chantaient

il t’appelle, pauvre pécheur, reviens

je sentais cette foule qui cédait comme une digue du Mississippi.

 

J’ai demandé à mon père pourquoi tant de gens venaient

et il m’a dit que beaucoup de gens avaient besoin d’être sauvés.

 

Mais ils venaient le voir

pour la même raison qu’ils allaient voir les putes à Memphis

et les strip-teaseuses à la Nouvelle-Orléans et

aussi qu’ils faisaient 200 kilomètres en Chevrolet Camaros par des chemins de terre

et se piquaient à l’héroïne à Dallas et fumaient du crack à Little Rock

et jouaient aux dés à Biloxi et achetaient des conneries à la télé :

 

parce qu’ils voulaient être sauvés,

et qu’ils ne savaient pas où était le salut,

et qu’ils essayaient de le trouver là où ils pouvaient.

ce n’était pas tant le salut qu’ils voulaient vraiment

c’était toujours quelque chose d’autre que jamais ils ne pouvaient avoir

 

La femme dont le mari a renversé leur môme en faisant marche arrière :

elle veut qu’il arrête de boire pour tordre le cou à cette culpabilité

 

L’homme dont le frère a été encorné par un taureau :

il veut être capable de payer à l’hôpital la facture d’un quart de million de dollars

 

Le vétéran du Vietnam :

il veut juste que quelqu’un embrasse

la blessure inguérissable qui lui sert de faciès.

 

J’ai vu des enfants victimes de la thalidomide,

des bébés déformés par l’agent orange,

et des fermiers mutilés par leur propre équipement

Estropiés mais luttant pour arriver au premier rang

pour avoir une petite goutte de sueur de la grâce de dieu,

pour qu’une petite miette de son infinie miséricorde tombe de sa table,

pour être portés en un tour de main à la poitrine d’abraham,

pour la rédemption promise aux lépreux, aux prostitués et aux mendiants dans les paraboles du christ

 

et pourtant je n’ai jamais vu l’un d’entre eux qui fut sauvé.

 

Alors que nous sortions du parking,

le gravier pleuvait sous les ailes des pneus

 

Ils saluaient, affublés de sourires incertains ;

 

de la fenêtre arrière, tandis qu’ils devenaient minuscules,

ils donnaient l’impression d’être sur une île, oubliés de Dieu.

 

Plus tard dans la nuit,

ils ne se sentiraient plus tellement sauvés,

et une fois encore, ils essayeraient n’importe quoi

ils boiraient du whiskey dans des bocaux

Donneraient de l’argent à des inconnus de la télé

Ou un coup dans une vitre

ils se pendraient dans leurs granges

Mais rien n’a jamais marché

 

Alors que mon père et moi continuions à rouler jusqu’à la ville suivante

Que le poste de CB crachotait les espoirs et les rêves des routiers

les insectes jouaient les kamikazes contre les vitres

mes jambes collaient aux sièges en vinyle

et les nuits d’aujourd’hui

ne sont plus aussi suffocantes

qu’elles l’étaient alors

 

traduction Erts de « Saved » (Bucky Sinister)

 

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  • : Le blog de erts.over-blog.com
  • : His poetic style is a combination of lyrical writing with social, experimental and humorous themes. He believes that poetry has to renew with its popular functions to regain vitality in the world of French literature, as well as he likes committing most of his work to the constraints of certain traditional rules of form (to also have the pleasure of transgressing them).
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